Écouter les autres, écrire sur soi…

se dire

Je me souviens avec acuité de la première fois où quelqu’une m’a raconté sa vie alors que je n’avais rien demandé. J’étais en CE1 et je revenais de l’école avec une camarade de classe qui n’était même pas une copine. Pendant le trajet, elle m’avait raconté ses soucis avec ses parents. Pour l’écouter jusqu’au bout, j’avais fait le détour pour la raccompagner en bas de chez elle et j’avais découvert des immeubles que je ne connaissais pas, juste à côté de mon lotissement. Ce qu’elle m’avait raconté était assez violent (même si je ne me souviens plus du contenu, je me souviens de l’émotion ) et j’y avais pensé pendant des jours. Après cela, nos relations étaient revenues à leur niveau d’inexistence d’avant et nous n’en avions jamais reparlé.

Cela s’est reproduit plusieurs fois au collège. Des filles sont venues me parler sans qu’on soit amies, ni sans qu’on le devienne après ces confidences. Au début, ça m’a surpris, puis, je me suis rendu compte que ça m’allait, je n’avais pas tellement de place pour de nouvelles amitiés, de toute façon et recevoir ces mots plein de doutes et de souffrances me semblait un honneur et une marque de confiance. Moi qui peinais à trouver ma place dans les groupes, ça me donnait un genre de fonction.

Grandissant, je me suis habituée à ce que les gens me disent « ah, c’est étrange, avec toi, je parle »…

Pendant longtemps, je me suis interrogée sur la raison de ces confidences. Je ne savais pas à quoi cela était dû, je me demandais s’il y avait quelque chose dans mon attitude ou ma personne, ou que sais-je qui attirait les mots… Je me demandais comment les gens pouvaient savoir que j’avais cette capacité à écouter, à entendre, et surtout, ce plaisir à le faire.

Je crois savoir maintenant que c’est simplement parce que j’écoute.

Et j’écoute parce que ça m’intéresse prodigieusement.

A la vérité, je trouve les gens très bizarres. Tous, à commencer par moi-même. Bizarres, donc intéressants ! Riches, tellement riches. Plein de méandres, de mystères, de chemins inconnus. Leurs modes de pensées me sont étrangers, ou pas complètement, leurs motivations me parlent un peu, passionnément, pas du tout et dans tous les cas, c’est fascinant. Les tics des un.e.s, les peurs des autres, les passions, les rêves avoués ou non avoués, réalisés ou fracassés sur le sol, j’aime tout entendre.

Bien sûr, je suis touchée, souvent intensément. Je vis, je vibre avec celle ou celui qui raconte. Parfois (souvent) j’ai les larmes aux yeux. Comment ne pas être touchée par la beauté et la fragilité de nos vies d’humain.es ?

Je me sens incroyablement honorée de me voir ainsi confier des bouts d’existence. Seul bémol, cela m’a rendu encore plus allergique au « small talk » aux banalités qu’on s’échange parfois pour lier connaissance. Deux minute ça va, mais faut pas que ça s’éternise. Sinon, comment est-ce que j’ai l’impression de te rencontrer vraiment ?

J’écoute essentiellement parce que ça m’intéresse. Mais en plus, je sais que j’ai besoin, pour moi, d’oreilles prêtes à m’entendre quand mes émotions débordent, prêtes à m’aider à clarifier ce que je ressens quand tout semble ne plus être qu’une boule de nœuds et je suis heureuse de pouvoir à mon tour me sentir utile à quelqu’un.e ou quelque chose. Car, qui n’a pas besoin d’être complètement écouté et accepté, de temps en temps ?

Donc, pendant longtemps, je me suis « contentée » d’écouter les gens pour moi et pour eux.

Et puis, leur parole singulière me semblant toujours aussi intéressante et nécessaire, je me suis mise à les interviewer pour offrir leur parole au reste du monde.

Parce que, (et c’est d’ailleurs la raison pour laquelle, dans mes articles je tente de ne parler que de moi), ce qu’on dit de plus intime parle forcément d’universel.

Tout le monde a eu des peines de cœur, des peurs, des désirs furieux, des déceptions mineures ou abyssales. Je peux me reconnaître, même si je suis une femme européenne privilégiée, dans la parole d’un mineur de Colombie qui a peur de ne pas pouvoir nourrir ses enfants. Je peux me relier à cet ado de la banlieue, même si son existence est aussi loin de la mienne que possible, si elle me parle de son être intime. Parce qu’au fond, nos émotions sont les mêmes. Un rire est un rire, une larme une larme et sous des modalités différentes, nous avons vécu des méandres souvent assez similaires, bien que variables en intensité. Et les leçons, les compréhensions, les éclairages qu’on peut en tirer peuvent toucher chacun.e.

Écouter m’invite à l’ouverture d’esprit, à la tolérance. Cela me permet de mettre en perspective mes expériences, de les éclairer tout à fait différemment et peut-être de mieux les vivre. Cet autre, différent de moi, peut m’apporter tellement !

J’ai besoin, personnellement, de mon confronter à l’autre, aux autres. J’ai besoin d’entendre leur parole pour me sentir moins seule. Pour me sentir reliée.

Écrire me permet aussi de me nourrir ce besoin de reliance. De partage. J’offre mes questions, découvertes, parle de moi, des choses intimes que je vis ou des émotions qui me traversent, avec la conviction et l’espoir que de même que je suis touchée quand j’écoute, d’autres peuvent être touché.es à me lire. Que ce que je vis peut résonner pour d’autres, pour vous, qui êtes encore là à la fin de cet article.

L’intime, c’est ce qui nous relie tous, je crois… En tout cas, c’est ce qui m’intéresse par dessus tout et que j’ai à cœur de partager, sous une forme ou une autre.

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Cet article a 6 commentaires

  1. Laure

    « Je me sens incroyablement honorée de me voir ainsi confier des bouts d’existence. Seul bémol, cela m’a rendu encore plus allergique au « small talk » aux banalités qu’on s’échange parfois pour lier connaissance. Deux minute ça va, mais faut pas que ça s’éternise. Sinon, comment est-ce que j’ai l’impression de te rencontrer vraiment ? » si vrai ! Merci Alice pour ce bel article. Écouter avec le cœur, de cœur à cœur, et sentir tout son être vibrer. Se sentir vivante dans l’expérience de l’écoute et de la prise de parole Bises

  2. Claire

    Belle qualité que savoir écouter … voire même susciter, par sa manière d’être, la confidence, le partage de l’intime.
    Merci, Alice, pour ce billet très authentique

    1. Alice

      Merci à toi, pour ton message. Ca me nourrit, de savoir que ce que je partage peut être nourrissant pour d’autres…

  3. Cécile

    Merci Alice!!!
    Oui, tu as raison, je me retrouve dans tes mots, un petit peu… Des inconnus ont souvent déposé leurs histoires dans mes oreilles joyeuses de découvrir… J’ai dû apprendre des techniques pour que ces histoires ne prennent pas trop de place dans mon espace émotionnel intérieur ensuite…
    Les parcours des uns et des autres sont tellement beaux, tellement riches (même dans les histoires les plus sombres)
    Je t’aime bien fort!
    Merci d’être qui tu es
    Cécile

    1. Alice

      Merci pour tes messages. C’est doux pour moi de savoir que tu me lis régulièrement ! 🙂

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