Dire non et l’assumer

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Assumer. Renoncer, abandonner. Trahir, changer d’avis, changer de direction.
Dire non…

J’ai cherché très longtemps le titre de l’article que vous allez lire ci-dessous. J’ai finalement compris qu’il s’agissait tout simplement de savoir ou de ne pas savoir dire « non ». Un apprentissage encore en cours, en ce qui me concerne. Je voulais en tout cas vous en partager le plus récent épisode. (En lien avec un vieux truc!)

Dire non, une impossibilité

Septembre 2001. Je suis en Inde avec mon amoureux. Nous sommes partis pour un voyage de 10 mois avec l’intention de visiter l’Inde à vélo. Pendant des années j’ai rêvé de faire ce voyage et cela fait deux ans que nous le préparons concrètement. Seulement voilà, pendant la préparation, quelque chose a shifté en moi et… je suis passée à autre chose.

Je n’ai plus envie de ce voyage. J’ai envie d’acheter une maison et d’avoir un enfant. Ou même une tribu d’enfants. Mais impossible de dire non à mon compagnon. Ce voyage, il en rêve maintenant plus que moi. C’est important pour lui, c’est la première fois qu’il s’autorise à réaliser son rêve. De quel droit pourrais-je le lui tuer dans l’œuf ? Je peux bien prendre sur moi 10 mois, y aller et reprendre le cours de mes envies, désirs, après, non ? Et puis, c’est pas comme si c’était l’horreur de prendre une année sabbatique et de voyager, si ?

Il s’avère que non, ce n’est pas l’horreur mais clairement, je ne suis pas très bien avec tout ça. Ca remue et grogne en moi. Je suis souvent très angoissée. Nous alternons les rencontres fabuleuses avec les expériences un peu glauques, la traversée des bidonvilles succède aux paysages magnifiques. Contraste, contraste.

Dire non : mon corps s’y colle

A peine trois semaines après notre arrivée, je mets fin à mon inconfort en m’accrochant à un camion pour monter une côte. Ce n’est pas la première fois que je le fais, ils vont tellement lentement dans les côtes qu’il n’y a pas de danger. Mais à la seconde où je m’accroche, je sais que j’ai fait une connerie. Que ça va trop vite, que je ne peux pas lâcher sans me blesser mais que si je reste accrochée je vais aussi me blesser… et quelques centaines de mètres plus loin, au premier gros nid de poule, je tombe, je glisse sous le camion et il roule sur ma jambe.
Je vous passe les détails gore, ils n’ont pas d’intérêt dans cette histoire.
Ce qu’il faut savoir ce sont les nombreuses opérations, la greffe osseuse, mon rapatriement en France et au final ma jambe sauvée. Et ma gratitude pour cet accident qui me permet de mettre fin au voyage sans avoir eu à dire que j’avais envie de rentrer. Sans avoir eu à assumer de « dire non »… Ah ah.

Mon corps sait très bien dire non

A l’époque, ce n’est pas la première fois que je me blesse parce que je ne peux pas dire non. J’ai déjà eu quelques plâtres, semaines d’immobilisation pour des chevilles en vrac, un coude déboîté, etc. Mon corps se charge de dire ce que je ne peux assumer. « Non, je ne veux pas faire cette compétition ». « Non, je n’en peux plus… » Là, il fallait un gros accident parce qu’un petit ne m’aurait pas fait rapatrier. Avec une simple cheville tordue, on aurait attendu que ça guérisse en se posant quelque part. Donc, c’était très bien proportionné ! Il y a une véritable intelligence à l’œuvre dans tout ça.

Souvenirs souvenirs

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Je fête donc les 20 ans de cet accident dans trois mois.
Je vous l’ai écrit dans mon dernier article, il y a quinze jours je me suis blessée. Au même endroit. Ma jambe a immédiatement gonflé de façon très impressionnante, ça a un peu saigné et au cours des deux dernières semaines, elle est devenue toute bleue de la cheville au genou. La plaie causée par la chute est exactement à l’endroit d’un des trous causés par le fixateur externe que j’ai porté pendant trois mois. Bref, impossible de ne pas voir comme une réplique en plus petit de cette fracture ancienne. Toute me rappelle à elle.

Une nouvelle occasion d’essayer de dire non

Parallèlement à tout ça, je suis à l’initiative de l’organisation d’un « festival de l’autonomie joyeuse » programmé le 25 septembre 2021. Avec Elodie, Zoé et Emeline nous travaillons depuis plusieurs mois sur cet événement. Nous contacté plein de gens. Nous avons annoncé des dates, contacté des mairies, des médiathèques, bref, agité pas mal d’air et remué du monde.

Je ne vais pas y arriver – mais il faut que j’y arrive

Et là, même chose. Ca bouge en moi. Nous avons une première déconvenue avec une municipalité et je me démotive. Le temps d’attendre une réponse, nous n’avançons pas et cela nous fait perdre un un mois. Quand on s’y remet, nous sommes à la bourre et nous commençons à courir.
Je manque de temps, je manque d’air, je vois que mener à bout ce projet avec le retard qui a été pris, avec les détails que je n’avais pas vus et qu’il va falloir gérer, avec tout le travail de préparation des stages que je donne pendant l’été, avec la gestion de la crise générée par la blessure (et tous les symptômes du traumatisme qui remontent, mais j’en parlerai dans un autre article)… que tout ça va faire trop. Et que… je ne vais pas y arriver.

Des questions

C’est insupportable pour moi – non pas d’assumer que je ne vais pas y arriver (mais honnêtement, mon ego en prend un coup quand même), mais de voir que cela implique tellement de gens et bouleverse leur vie. Quel droit ai-je d’inviter les gens à s’engager dans un projet puis de les planter là ?
Et questions subsidiaires, mais importantes : quelle sera ma crédibilité à l’avenir ? Est-ce que les gens me feront encore confiance ? Est-ce qu’iels m’aimeront encore ? Bref. En vrai, la possibilité de ne pas faire l’événement aux dates convenues ne me vient même pas à l’idée. Même pas. Je vois juste qu’il faut le faire et que je ne peux pas. Je me sens coincée, perdue.

Ça crie fort

Alors, mon système crie plus fort. Je commence à rêver d’accidents et d’événements auxquels je « dois » participer alors que je n’en ai pas envie. J’ai les larmes aux yeux tout le temps mais je ne sais pas pourquoi. Je me mets à imaginer que je me blesse, à espérer presque tomber malade. J’observe que quand je m’imagine blessée, c’est du soulagement que je ressens. Et en écoutant mieux, je finis par comprendre que je suis à nouveau dans la même processus. Je cherche des échappatoires. Parce que l’annulation n’est pas pensable !!!

Quand ça devient pensable, ça reste compliqué, mais déjà, j’y vois plus clair. Je peux voir les questions dérangeantes : est-ce que je privilégie mon engagement, mon besoin de fiabilité, de solidité, l’importance aussi que j’accorde aux regards d’autrui ou bien ma santé mentale et physique et les envies du présent ?
Suis-je capable d’ annoncer « eh, les gens, j’ai présumé de mes forces. Je n’y arrive pas. Il y a trop de travail, je suis débordée. Et puis, là, je sais que je vous ai embarqué.e.s dans l’aventure, mais j’ai autre chose à faire, j’ai un travail émotionnel important sur les séquelles de mon vieil accident à caler dans mon emploi du temps »…

Apprendre à dire non ?

Essayer une autre stratégie

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Bref. Je me suis débattue avec tout ça, de façon plus ou moins inconsciente pendant les 15 derniers jours. Et puis il m’est apparu, enfin, à force d’oser en parler à des gens non concerné.e.s par le festival, qu’il fallait que j’assume de dire où j’étais. Que j’avais une opportunité d’enfin apprendre à dire non avec mes mots, plutôt que de laisser mon corps porter les stigmates de mes limites. Que c’était une occasion (et que si je choisissais la maladie, le stress ou la blessure, il y en aurait d’autres) et que, oui, je pouvais tenter de trouver une autre voie, cette fois-ci. Et surtout, que j’avais envie de faire cesser ces cycles de blessures à répétition.

Réactions et bénéficies surprenants

Alors, hier et ce matin, j’ai appelé mes comparses de préparation. Toutes les trois ont été super compréhensives. Toutes les trois ont envie que le festival ait lieu mais pour tout le monde les délais sont trop courts. Et puis, avec Elodie, ça nous a permis, en une heure de conversation, de réorienter le projet vers une direction qui nous donne encore plus envie. Et moi qui était partie pour annuler purement et simplement, je me rends compte que c’est d’un nouveau souffle dont j’avais besoin. De temps pour inventer mieux cet événement auquel je tiens. De partenariats. Bref, d’aller encore plus dans la direction dans laquelle je commençais à peine à aller.
Donc, non seulement le monde ne s’est pas écroulé, je ne me suis pas fait critiquer pour ma « faiblesse » « inconséquence » « lâcheté », tous ces adjectifs que je me servais à moi-même, mais j’ai reçu du soutien, de la compréhension. De l’amour, même.
J’ai gagné en confiance dans la vie et dans les intuitions qui me guident. En confiance aussi dans ma capacité à prendre soin de moi. A écouter les voix inconfortables qui disent tout ce que je refuse parfois d’entendre. Et de mesurer leur valeur. Peut-être qu’il ne faut pas faire ce festival à ce moment pour d’autres raisons que juste les miennes Peut-être qu’il sera encore « plus mieux meilleur » s’il a lieu plus tard…

L’inconfort

Bref.
Ce midi, je suis un peu plus tranquille. Ma jambe a soudainement dégonflé. Il reste à annoncer au reste du monde que c’est reporté, à prévenir la mairie, les partenaires, les intervenants. Ca ne sera pas confortable, mais c’est faisable. Nous n’avons pas encore fait nos annonces dans la presse, donc ça fait ça de moins à gérer. Et puis, c’est pas comme si tout le monde n’était pas en train de s’habituer aux annulations et reports successifs, hein ?

L’inconfort est réel, mais si je le compare au stress, aux délais trop courts, à la course contre la montre… et aux bénéfices que nous allons obtenir dans le fait de prendre le temps de rencontrer mieux les gens, alors, ça en vaut la peine. Et même si j’avais annulé, rien que pour le fait d’apprendre à dire non, ça en aurait valu la peine.

Donc voilà.

Pourquoi je vous raconte ça. Parce que je suis bavarde et que j’aime bien partager. Mais aussi et surtout parce que plus je vais vers ma vérité, plus j’assume d’être qui je suis (imparfaite, donc et faillible, quelle horreur !) plus je trouve de la tranquillité et de la sécurité. Et je vois que contrairement à toutes mes croyances, les gens ne se détournent pas de moi. Ils me voient. Et je me dis que cette leçon que j’apprends à la dure, peut-être d’autres peuvent en profiter.

Et vous, comment vous apprenez à dire non? Est-ce que c’est facile pour vous ? C’est un thème que j’aborde d’une façon ou d’une autre dans presque tous mes stages et notamment dans « Danser la relation » que je donnerai avec Gaëlle Lelarge dans une semaine. Il reste des places et nous fermons les inscriptions mercredi !

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Cet article a 4 commentaires

  1. Flo

    Je me retrouve un peu dans ton texte et suis convaincue depuis longtemps que le NON évite les MAUX physiques !
    Je trimballe desormais de multiples Petits MAUX car je m’interdis un NON concernant ma famille la plus proche….mais j’y travaille pour eviter l’accident ou le gros clash ! Très drole de te lire ce matin, ayant eu un week-end familial dernièrement..
    Par contre, je sais refermer la porte pour reprendre le cours de ma vie qui me plait beaucoup !
    Flo

    1. Alice

      J’adore voir ces coïncidences apparaître ! Et je suis bien contente que ce soit facile pour toi de refermer la porte pour garder le cap dans ta vie… tout en travaillant à aller vers plus de tranquillité ! Je t’embrasse !!

  2. Céline

    C’est impressionnant dis-donc cette histoire d’accident de vélo… Je vois un peu de quoi tu parles… Dos bloqué il y a une semaine… En visite chez mes parents … 😋
    Et blocage de dos à chaque reconfinement, annonce gouvernementale liberticide… Mais là le problème c’est que je n’ai que très peu de pouvoir sur ce genre de décisions… Comment puis-je agir sur une décision qui vient d’en haut… À part déménager en Allemagne ? 🤔

    1. Alice

      Ah, les dos qui se bloquent !!! Un grand classique, paraît-il… qui n’en reste pas moins extrêmement douloureux et handicapant. Peut-être que l’article que j’espère publier ce soir ou dans les prochains jours pourra en partie répondre à ta question. Courage !

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