Que vaut ma vie ?

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Pendant longtemps, je n’ai eu de la valeur à mes propres yeux que parce que j’étais capable d’accomplir des choses qui me rendaient fière de moi. Des productions « visibles » et reconnues dans l’espace social. J’ai eu des bonnes notes. Réussi des examens de danse. Suis allée faire des études aux Etats-Unis. Puis j’ai été instit, et là, j’ai produit beaucoup de contenu pour aider mes élèves. J’ai bossé dans des assos, écrit un blog, des livres, fait des spectacles, des conférences, puis donné des stages de danse.

Bref, je me suis beaucoup agitée, avec des résultats qui nourrissaient la plupart du temps mon estime de moi et m’apportaient la reconnaissance de mon entourage.

Il y a quatre ans, deux événements traumatisants m’ont mise sur la touche pendant plusieurs mois. Incapable de danser, incapable de me concentrer, de travailler, j’ai tenté de faire semblant, puis j’ai laissé tomber. J’ai accepté de me laisser couler. De ne plus rien faire, en fait, quasiment. A part assurer quelques spectacles qui roulaient et donner quelques stages de danse. Mais je n’ai rien inventé de nouveau, j’ai juste continué sur ma lancée.

Là-dessus, la crise sanitaire et le confinement me sont tombés dessus, en plus d’une crise personnelle qui m’ont mise, à nouveau, KO.

Et là, pour le coup, j’ai l’impression que je n’ai plus rien fait, ni « produit » du tout. Depuis le mois de mars, je ne travaille plus. Je ne donne plus de cours, je ne prépare plus de stage, je ne suis pas en discussion permanente avec des enseignant.e.s d’ici ou là pour préparer leur venue, je n’ai même pas écrit, ni dessiné, ni rien.

Bon, pas tout à fait, j’ai rénové une maison et commencé un potager.

Mais.

Mais je vois bien que ces actions, si elles nourrissent clairement des besoins profonds (estime de soi, beauté, sécurité matérielle…) ne nourrissent pas mon sentiment d’avoir ma place dans cette société.

Je veux dire «  à quoi je sers si je ne fais rien pour les autres ? A rien. Voilà, je ne sers à rien ».

Et c’est la vraie question du jour.

Au fond de moi, il y a une petite voix qui n’est pas du tout d’accord et qui parle de plus en plus fort. Qui dit que l’objectif de la vie, ce n’est pas de faire quelque chose, mais de vivre, tout simplement. Et que je n’ai pas moins de valeur si je ne fais rien.

D’une façon plus large, cette part de moi n’a jamais douté que toutes les vies ont de la valeur. Ethiquement, philosophiquement, c’est la position que je défends mordicus. Sinon quoi ? Les riches valent plus que les pauvres ? Les jeunes plus que les vieux ?  Et quoi ? Ça nous mène à des dérives contraires à toutes mes valeurs et croyances.

Mais deux événements m’ont permis de voir qu’une part de moi adhérait à ce discours horrible. Ce qui est drôle, c’est que de le voir et d’en prendre conscience a aussi permis que ça se transforme.

Le premier événement est la naissance de ma nièce. Lourdement handicapée, incapable de marcher, parler, sans aucune autonomie : une part de moi ne pouvait s’empêcher de penser que ça aurait été mieux si elle n’avait pas survécu. Mais voilà, cette petite fille, malgré des douleurs manifestes par moment, est heureuse de vivre! En plus, malgré l’indéniable surcroît de travail, de stress, de fatigue, ses parents l’aiment ! Alors ? Alors quoi ? Alors, ça m’a travaillé et j’ai bien vu que mon modèle n’était pas très opérant.

Puis, avant de mourir, mon grand-père paternel a passé plusieurs mois dans un état relativement végétatif. Ca m’a mise très en colère. J’avais envie qu’il meure. Qu’il cesse de consommer des ressources (air, nourriture, argent, place en maison de retraite, etc) pour une vie qui n’avait pas de valeur à mes yeux. Qui n’avait aucune utilité ! Il n’avait même pas été capable d’aimer ses proches et ce n’était pas dans cet état-là qu’il allait pouvoir le faire !

Et puis, je suis allée le voir, lui dire au revoir (en pensant secrètement que ça accélérerait sa mort par je ne sais quel procédé magique). A ma très grande surprise, j’ai été émue par cet homme allongé, yeux fermés, qui ne s’est pas réveillé durant mon séjour mais dont j’ai senti la présence. Je ne le connaissais pas beaucoup, ne l’avais jamais touché. Pourtant, je lui ai pris la main. Et j’ai écouté.

C’est devenu très clair tout à coup, que ça avait du sens qu’il soit encore là. Pas parce que je venais le voir ni même parce qu’il y avait des gens qui l’aimaient, mais parce que la vie veut se vivre et qu’elle a plein de façon de se manifester. Aucune n’est meilleure que l’autre.

On n’est pas moins vivant si on dort. On n’est pas moins vivant et légitime si on est handicapé, malade, vieux. On n’a pas moins de raisons de vivre et de respirer. Ni même d’être heureux. A cette seconde, c’est devenu limpide que la seule raison d’être de la vie, c’est d’être. Point barre. Sans justification.

Bon, très bien. Mais ce qui vaut pour les autres vaut-il pour moi ? Ai-je, moi, Alice, le droit de ne rien faire ? De ne rien produire ? De ne pas tout le temps être capable d’être au service de la communauté ?

Mais oui ! J’ai le droit !

C’est suffisant, de vivre. C’est suffisant de savourer le moment où je pose le pied sur le sol le matin, de sentir le tissu glisser sur ma peau quand je m’habille, de goûter le mouvement de mes doigts sur le clavier quand j’écris. J’ai le droit d’être heureuse de juste respirer. D’aimer, très très fort. De regarder mes peurs en face et de leur dire bienvenue ! De les savourer, même. De rencontrer des gens. De danser, surtout, de danser !

C’est suffisant de regarder les arbres dans le vent et même de faire des jeux débiles sur mon ordinateur. C’est le jeu de souffrir, de se réjouir, de rire puis de pleurer. C’est ça qu’on fait, on joue le jeu de la vie. C’est tout.

On ne va pas forcément quelque part et on n’a pas forcément à aller où que ce soit non plus. Je n’aurai pas moins de valeur si je n’écris plus de livres, si je ne donne plus de stages, si je fais juste des bocaux de choucroute (pour l’instant, je n’ai pas encore osé!). Et même si je n’en fais pas !

Je me le répète, parce que je vois bien que c’est fragile, comme idée, encore. Et en plus, qu’il y a en moi des parts qui ont envie d’agir parce que pour elles, c’est leur façon d’être au monde. Si c’est parce que c’est leur façon d’exister, très bien, si c’est pour correspondre à telle ou telle attente ou pour avoir le droit d’être sur cette terre, alors non.

Cette façon de légitimer sa vie par la productivité, n’est-ce pas ce qui a mené le monde à son état actuel ? Toujours plus ? Toujours plus vite ?

Je vois que je m’égare dans des territoires que je ne pensais pas explorer en commençant cet article. Mais… ce que je réalise à l’instant, c’est à quel point j’avais intégré en profondeur les valeurs du capitalisme, tout en m’en défendant par des postures humanistes. Je trouve cela terrifiant !

Oh ben… je crois que je vais aller digérer tout ça !

Je serais curieuse de savoir si cela vous parle aussi… Si vous vous reconnaissez, un peu ou beaucoup dans ce que j’ai écrit… Vos retours me seront précieux.

PS: j’ai déjà abordé des thèmes en lien avec cette question dans les articles suivants :

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Cet article a 7 commentaires

  1. Jeanne D.

    Alice, ton texte me touche énormément…

    Merci de partager, c’est nourrissant de te lire. Je me sens aussi sur ce chemin, avec tous les questionnements que ça suscite.
    Est-ce que s »accorder de la valeur depuis l’intérieur nécessite de renoncer à une reconnaissance extérieure ? Peut-on oeuvrer de façon puissante pour le monde tout en respectant le monde qu’on a en soi d’abord ?
    Pour le moment, je goûte le plaisir de me reconnecter à l’intime, à ce qu’il y a de vrai, juste et aligné à l’intérieur… sans savoir vraiment comment tout ça prendra forme à l’extérieur, mais avec la confiance que ce qui est invisible finit par se manifester, surtout quand ça grandit dans le corps et le coeur.

    1. Alice

      Je pense, et c’est le travail que je vais proposer prochainement, que c’est peut-être même le seul chemin possible, de respecter d’abord qui nous sommes, d’accueillir nos émotions, de les vivre avec l’intensité qu’elles réclament pour pouvoir aller agir puissamment et avec justesse dans le monde.
      Tout un voyage…

  2. vanpoulle

    alice,
    je t’ai fait un grand mail de ton genre (perso) et fausse manip tout effacé !
    cela sera pour plus tard…
    impermanence
    vie, acceptation

    j’en redirai certainemet plus tard…
    bises

    1. Alice

      Ah, frustration terrible ! J’ai envie de savoir ce que tu as écrit maintenant ! J’espère que tu vas trouver le courage de reprendre ton mail, même en résumé !
      Bises !!!

  3. Cécile

    Oui, oui, ouiiiiiii!!!!
    Oui je me pose des questions similaires, oui je constate souvent un gap entre mes idéaux et mes façons de faire… Oui je veux VIVRE!!! Courir, aimer, jouer, danser, rire, chanter et surtout ÊTRE…
    Oui, je veux m’aimer et me respecter pour pouvoir aimer et respecter le vivant, la nature, les autres…
    Merci Alice pour tes mots, pour ta mise à nue, merci pour ta présence sur cette terre!
    Et si tu as envie de venir ne rien faire en Côtes d’Armor, je serai ravie de t’accueillir! 😉

  4. Job

    Quitter le chemin, faire un pas de côté et, bien sûr, trébucher.
    Mais finalement, on n’est pas si mal, assis, là, sur ce tapis de feuilles.

    1. Alice

      C’est clair ! Moelleux, craquant et coloré…

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